Evreux

Glass Express : la loi du plus fort a-t-elle remplacé la liberté d’entreprendre ?

   Assureurs, État, Justice : quand la liberté d’entreprendre se heurte à la puissance des grands groupes et aux contradictions de notre modèle économique.

 

La France aime ses entrepreneurs, du moins lorsqu’il s’agit de les mettre à l’honneur dans les discours officiels, de célébrer leur audace lors des cérémonies économiques ou de rappeler, à longueur d’interventions politiques, combien leur capacité à investir, à innover et à créer des emplois constitue l’un des moteurs essentiels de notre pays.

On les encourage à prendre des risques, à engager leurs économies, à solliciter des financements, à recruter des collaborateurs et à développer des entreprises capables de contribuer à la richesse nationale, en leur promettant que le travail, la persévérance et l’esprit d’initiative finiront toujours par trouver leur récompense.

Mais derrière cette belle promesse républicaine se cache parfois une réalité autrement plus brutale, celle d’une économie dans laquelle la liberté d’entreprendre, pourtant consacrée comme un principe fondamental, peut se retrouver considérablement fragilisée lorsque des entreprises indépendantes entrent en conflit avec des acteurs disposant d’une puissance financière, juridique et commerciale sans commune mesure avec la leur.

Car en France, il semblerait que l’on puisse entreprendre librement, à condition toutefois de ne pas trop déranger les intérêts de ceux qui occupent déjà les positions dominantes du marché.

C’est précisément cette contradiction que l’affaire Glass Express vient placer sous les projecteurs, en soulevant une question qui dépasse largement le seul secteur du vitrage automobile : dans notre pays, la liberté d’entreprendre constitue-t-elle encore une garantie économique effective pour les petites et moyennes entreprises, ou devient-elle progressivement un principe théorique que seuls les acteurs suffisamment puissants peuvent pleinement exercer ?

Et derrière cette interrogation se profile une autre question, plus embarrassante encore pour les responsables politiques : l’État protège-t-il réellement la liberté économique qu’il proclame défendre, ou se contente-t-il d’en rappeler les principes lorsque les conséquences de certains rapports de force deviennent impossibles à ignorer ?


GLASS EXPRESS : DES ANNÉES POUR CONSTRUIRE UNE ENTREPRISE, ET UN MODÈLE ÉCONOMIQUE QUI FINIT PAR S’EFFONDRER

L’histoire de Glass Express aurait pu rester celle d’une réussite entrepreneuriale française, construite en Normandie par un dirigeant ayant choisi de se développer sur un marché concurrentiel, en proposant une alternative aux grands réseaux traditionnellement associés aux compagnies d’assurance.

Sous l’impulsion de Samuel Brigantino, l’enseigne s’est progressivement développée, a ouvert de nombreux centres, recruté des collaborateurs et constitué un réseau qui, selon les informations publiées dans la presse spécialisée au cours de l’année 2026, représentait plusieurs dizaines de millions d’euros de chiffre d’affaires et environ 250 salariés.

Derrière ces chiffres, il faut imaginer les investissements engagés, les locaux aménagés, les équipements financés, les emplois créés, mais aussi les responsabilités assumées quotidiennement par une entreprise qui doit faire face à ses échéances sociales, fiscales et commerciales tout en maintenant son activité dans un secteur fortement concurrentiel.

Pourtant, cette trajectoire de développement s’est brutalement heurtée à une crise financière majeure, dans un contexte de désaccords persistants avec plusieurs compagnies d’assurance concernant le règlement de prestations de vitrage automobile.

La direction de Glass Express a notamment dénoncé des montants considérables de factures impayées ou partiellement réglées, représentant, selon ses déclarations rapportées par la presse, près de 15 millions d’euros depuis 2024, un chiffre dont il convient de rappeler qu’il correspond aux sommes revendiquées par l’entreprise et non à des créances intégralement reconnues par la justice.

Ces contestations, associées aux difficultés de trésorerie et aux autres contraintes pesant sur l’entreprise, se sont inscrites dans une dégradation de la situation financière qui a finalement conduit à des procédures collectives, puis à la liquidation judiciaire de Glass Express France en septembre 2026.

Le rejet, à la fin du mois d’octobre, de l’offre de reprise présentée par Samuel Brigantino et l’annonce de 80 licenciements sur le site d’Évreux et dans sa chaîne logistique ont donné à cette crise une dimension sociale particulièrement douloureuse.

Bien entendu, il serait juridiquement excessif d’attribuer automatiquement cette liquidation aux seules pratiques des assureurs, puisque les causes précises d’une défaillance d’entreprise doivent être appréciées dans leur ensemble, à partir des faits, des décisions de gestion, des obligations contractuelles et des décisions judiciaires.

Mais cette nécessaire prudence ne saurait empêcher de poser une question essentielle : comment une entreprise qui développe son activité et emploie des centaines de personnes peut-elle se retrouver dans une situation aussi critique lorsqu’un désaccord commercial avec des acteurs économiquement beaucoup plus puissants se transforme en affrontement financier durable ?

Car derrière les chiffres et les procédures, c’est aussi la capacité de résistance des entreprises indépendantes qui se trouve interrogée, dans un environnement où quelques mois de tensions sur les encaissements peuvent suffire à compromettre des années d’investissements et de développement.

LA LIBERTÉ D’ENTREPRENDRE NE DEVRAIT PAS S’ARRÊTER LÀ OÙ COMMENCE LE POUVOIR DES GRANDS GROUPES

Il existe dans notre pays un paradoxe que les responsables politiques devraient regarder avec beaucoup plus d’attention, puisqu’ils ne cessent de célébrer la liberté économique tout en laissant parfois perdurer des situations dans lesquelles les rapports de force entre les entreprises deviennent si déséquilibrés que cette liberté peut perdre une partie de sa portée concrète.

Dans le secteur de la réparation automobile, la législation reconnaît pourtant explicitement à l’assuré la possibilité de choisir librement le professionnel auquel il souhaite confier son véhicule après un sinistre couvert par son contrat, sans être juridiquement contraint de recourir exclusivement à un réparateur appartenant au réseau agréé de sa compagnie d’assurance.

Ce principe, issu notamment de la loi Hamon de 2014, avait précisément pour ambition de préserver la liberté de choix des consommateurs et de garantir aux professionnels indépendants la possibilité d’exercer leur activité sur un marché qui ne soit pas entièrement structuré autour des réseaux partenaires des assureurs.

Mais entre l’existence d’un droit et les conditions économiques dans lesquelles il peut réellement être exercé, il existe parfois une distance considérable, notamment lorsque les assureurs disposent de réseaux de partenaires, de volumes d’affaires importants, de conventions tarifaires négociées, de services d’expertise et de moyens juridiques auxquels les professionnels indépendants ne peuvent pas nécessairement opposer des ressources équivalentes.

Il ne s’agit évidemment pas de contester le droit des assureurs à organiser leurs réseaux, à négocier des tarifs compétitifs ou à contrôler les dépenses liées aux sinistres, puisque ces pratiques peuvent contribuer à maîtriser le coût des indemnisations et, indirectement, celui des cotisations supportées par les automobilistes.

En revanche, il serait tout aussi dangereux de considérer que cette logique économique autorise à réduire la concurrence à un système dans lequel les entreprises indépendantes ne pourraient réellement prospérer qu’à la condition d’adopter les standards commerciaux définis par les acteurs les plus puissants.

La liberté d’entreprendre ne peut pas se résumer à la possibilité d’ouvrir une société, d’embaucher des salariés et de payer des impôts, si les conditions économiques indispensables à son activité dépendent ensuite, de manière disproportionnée, de décisions prises par des groupes avec lesquels elle ne dispose d’aucun véritable pouvoir de négociation.

C’est dans cette zone de tension, entre liberté tarifaire, obligations contractuelles et pouvoir de marché, que se situe une partie du débat soulevé par Glass Express, et c’est précisément parce que les enjeux sont complexes qu’ils méritent autre chose que des réponses simplistes ou des oppositions caricaturales entre réparateurs et assureurs.

LES ASSUREURS PEUVENT CONTRÔLER LES FACTURES, MAIS PEUVENT-ILS DEVENIR LES ARBITRES DU MARCHÉ ?

Les compagnies d’assurance disposent naturellement d’arguments économiques et juridiques légitimes pour justifier leur vigilance à l’égard des factures qui leur sont présentées, notamment lorsqu’elles estiment que certains prix dépassent le coût raisonnable d’une réparation ou qu’ils ne correspondent pas aux conditions d’indemnisation prévues dans les contrats.

Cette vigilance est d’autant plus nécessaire que les dépenses liées aux réparations automobiles se répercutent, directement ou indirectement, sur les équilibres financiers du système assurantiel et peuvent contribuer à l’augmentation des primes supportées par les consommateurs.

Mais reconnaître la nécessité de ces contrôles ne doit pas conduire à ignorer une question autrement plus fondamentale : jusqu’où peut aller le pouvoir économique d’un assureur dans la détermination des conditions de rémunération d’un réparateur qui a précisément choisi de ne pas appartenir à son réseau agréé ?

Car lorsqu’une entreprise réalise une prestation, émet une facture et se retrouve ensuite confrontée à une contestation portant sur son montant, le différend ne concerne pas uniquement une question de prix, mais peut également révéler des conceptions profondément différentes de la liberté commerciale et des règles d’indemnisation.

Le réparateur considère qu’il doit pouvoir déterminer ses tarifs en fonction de ses charges, de ses investissements et de son positionnement commercial, tandis que l’assureur peut estimer que le montant réclamé excède ce qu’il est contractuellement ou légalement tenu de prendre en charge.

Ces deux positions ne sont pas nécessairement incompatibles, puisque le droit de facturer librement une prestation ne crée pas automatiquement, pour une compagnie d’assurance, l’obligation d’en rembourser intégralement le prix.

Toutefois, lorsque ces désaccords se multiplient, deviennent systématiques ou provoquent des tensions financières durables, il devient indispensable de déterminer si l’on se trouve face à de simples litiges commerciaux ou si certaines pratiques pourraient, sous réserve de vérification par les autorités compétentes, affecter les conditions d’une concurrence réellement loyale.

Car ce qui serait inacceptable, ce ne serait pas qu’un assureur refuse une facture injustifiée, mais qu’une entreprise indépendante puisse être économiquement fragilisée par des pratiques dont l’effet serait de rendre son accès au marché artificiellement plus difficile.

Et cette distinction mérite d’être posée avec force, car elle concerne autant la protection des entreprises que celle des automobilistes, qui doivent pouvoir choisir leur réparateur en disposant d’une information claire sur les tarifs, les garanties et les éventuelles sommes restant à leur charge.

ET L’ÉTAT DANS TOUT CELA ? GARANT DE LA CONCURRENCE OU SPECTATEUR DES RAPPORTS DE FORCE ?

C’est probablement sur le terrain politique que l’affaire Glass Express prend sa dimension la plus dérangeante, tant elle met en évidence le décalage possible entre les grandes déclarations gouvernementales sur le soutien aux entreprises et la réalité des difficultés auxquelles certaines PME peuvent être confrontées lorsqu’elles entrent en conflit avec des groupes économiques majeurs.

Depuis des années, les gouvernements successifs multiplient les initiatives destinées à encourager la création d’entreprises, à développer l’esprit entrepreneurial et à convaincre les Français qu’ils doivent prendre davantage de risques pour construire leur avenir économique.

On célèbre les créateurs d’entreprise, on valorise les réussites régionales, on présente l’entrepreneuriat comme un instrument de mobilité sociale et l’on rappelle volontiers que les PME constituent l’un des piliers fondamentaux de l’emploi et de la vitalité des territoires.

Mais à quoi servent ces encouragements si les pouvoirs publics ne sont pas également capables de garantir que ces entreprises pourront exercer leur activité dans des conditions de concurrence transparentes, équilibrées et juridiquement sécurisées ?

Le 20 octobre 2026, le sénateur Olivier Henno a précisément interpellé le Gouvernement sur les difficultés rencontrées dans le secteur du vitrage automobile, en soulevant notamment les questions liées aux réseaux de réparateurs, à l’orientation des assurés et aux pratiques susceptibles d’affecter les professionnels indépendants.

Dans sa réponse, le Gouvernement a rappelé que la liberté de choix du réparateur demeurait garantie et indiqué qu’une enquête nationale de la DGCCRF avait été engagée durant l’été 2026 afin d’examiner certaines pratiques du secteur.

Cette initiative démontre que les autorités publiques ne sont pas totalement absentes du dossier et qu’une attention institutionnelle existe effectivement sur les dysfonctionnements dénoncés.

Mais elle ne dispense nullement de s’interroger sur la rapidité et l’efficacité des mécanismes de protection économique, particulièrement lorsque des entreprises traversent des situations dans lesquelles les délais nécessaires aux contrôles, aux expertises et aux procédures judiciaires peuvent être difficilement compatibles avec les contraintes quotidiennes de leur trésorerie.

Car pendant que les pouvoirs publics enquêtent, que les avocats échangent leurs conclusions et que les juridictions examinent les arguments de chacun, les entreprises continuent de payer leurs salariés, leurs fournisseurs, leurs loyers et leurs charges, sans pouvoir suspendre leurs obligations au rythme des procédures administratives.

L’État n’a évidemment pas pour mission de garantir la rentabilité de chaque société ni de prendre systématiquement le parti d’un entrepreneur au seul motif qu’il affronte une entreprise plus importante que la sienne.

En revanche, il lui appartient de garantir l’effectivité des règles de concurrence, de protéger la liberté de choix des consommateurs et de vérifier que les pratiques des différents opérateurs économiques respectent les obligations prévues par la loi.

Et c’est précisément sur cette responsabilité qu’il doit être jugé, non pas à travers le nombre de discours prononcés en faveur de l’entrepreneuriat, mais à travers sa capacité à prévenir les abus, à détecter les déséquilibres et à faire appliquer rapidement les règles lorsqu’une situation le justifie.

QUAND UNE ENTREPRISE DISPARAÎT, CE N’EST PAS SEULEMENT UN BILAN QUI S’EFFONDRE

Dans notre manière de traiter les difficultés économiques, il existe une tendance préoccupante à réduire la disparition d’une entreprise à une succession de termes techniques, comme si les procédures collectives, les créances contestées, les plans de redressement ou les liquidations judiciaires ne constituaient que des événements administratifs relativement ordinaires.

Pourtant, derrière chaque fermeture, il existe une réalité humaine que les tableaux financiers ne permettent pas de mesurer entièrement, car ce sont des salariés qui perdent leur emploi, des familles qui voient leurs ressources menacées, des fournisseurs qui peuvent être fragilisés et des territoires qui subissent la disparition d’une activité économique parfois difficile à remplacer.

Dans le cas de Glass Express, l’annonce de 80 licenciements à Évreux et dans la chaîne logistique rappelle brutalement que les conflits économiques ne se limitent jamais aux dirigeants, aux actionnaires ou aux établissements financiers, mais peuvent avoir des conséquences directes sur des personnes qui n’ont participé ni à la définition de la stratégie commerciale ni aux décisions à l’origine des différends.

Ces salariés n’ont pas demandé à devenir les témoins d’une bataille opposant une entreprise indépendante à plusieurs compagnies d’assurance, pas davantage qu’ils n’ont choisi de voir leur avenir professionnel dépendre de négociations, de contestations de factures ou de procédures judiciaires dont ils ne maîtrisent ni le calendrier ni l’issue.

C’est pourquoi la disparition de Glass Express ne devrait pas être regardée uniquement comme l’échec d’un modèle économique, mais également comme une occasion d’interroger notre capacité collective à identifier suffisamment tôt les déséquilibres susceptibles de mettre en péril l’activité et l’emploi.

Il serait naturellement injuste de faire porter aux seuls assureurs la responsabilité de cette situation sans disposer d’éléments juridiques et financiers permettant de l’établir, de même qu’il serait trop facile d’exonérer automatiquement la direction de l’entreprise de toute interrogation sur ses choix de gestion et son modèle commercial.

Mais la nécessité de rechercher les responsabilités de chacun ne doit jamais devenir un prétexte pour éviter la question de fond, celle d’un système économique dans lequel les entreprises disposant de ressources limitées peuvent être exposées à des risques considérables lorsqu’elles doivent affronter des partenaires ou des interlocuteurs dotés d’une puissance financière très supérieure.

LA LIBERTÉ ÉCONOMIQUE NE PEUT PAS DEVENIR LE PRIVILÈGE DE CEUX QUI ONT LES MOYENS DE LA DÉFENDRE

Il faut avoir le courage de reconnaître qu’une liberté ne possède pas la même portée selon que l’on dispose de moyens financiers permettant de financer plusieurs années de procédure ou que l’on dirige une PME dont la survie dépend de la régularité des encaissements et de la capacité à honorer ses échéances.

Sur le papier, une petite entreprise et un grand groupe bénéficient des mêmes protections juridiques, peuvent saisir les mêmes juridictions et disposent des mêmes droits fondamentaux.

Mais dans la réalité, le coût d’un contentieux, la durée des procédures, la capacité à mobiliser des experts ou à supporter des retards de règlement peuvent créer des différences considérables dans la manière dont chacun est effectivement capable de défendre ses intérêts.

Une grande entreprise peut parfois intégrer un litige prolongé dans son fonctionnement habituel, alors que pour une structure indépendante, le même conflit peut rapidement devenir une menace existentielle.

Cette asymétrie ne constitue pas, en elle-même, la preuve d’une pratique illégale, mais elle doit attirer l’attention des pouvoirs publics lorsqu’elle risque de compromettre l’accès effectif des petites entreprises à leurs droits.

Car une liberté dont l’exercice dépend principalement de la capacité financière de celui qui souhaite la faire respecter risque progressivement de devenir un privilège économique plutôt qu’une garantie accessible à tous.

Et si l’on accepte ce principe dans le vitrage automobile, pourquoi ne le retrouverait-on pas demain dans d’autres secteurs, qu’il s’agisse de l’artisanat, du bâtiment, de la distribution, des transports ou de toutes les activités dans lesquelles des entreprises indépendantes dépendent de relations commerciales avec quelques grands acteurs ?

Le problème soulevé par Glass Express n’est donc pas exclusivement celui d’une enseigne confrontée à des difficultés financières, mais celui de la place que notre économie souhaite réellement laisser aux entreprises indépendantes lorsqu’elles proposent des modèles commerciaux différents de ceux des réseaux dominants.

La concurrence ne consiste pas simplement à laisser les acteurs économiques s’affronter jusqu’à ce que les plus fragiles disparaissent, mais à garantir que cette confrontation s’exerce selon des règles qui protègent l’innovation, la diversité de l’offre et les droits des consommateurs.

GLASS EXPRESS : UN AVERTISSEMENT QUE LES RESPONSABLES POLITIQUES AURAIENT TORT D’IGNORER

Certains considéreront sans doute que l’affaire Glass Express ne mérite pas l’attention nationale, au motif qu’elle relèverait essentiellement d’un différend commercial ayant trouvé son prolongement dans des procédures judiciaires et dans les difficultés financières d’une entreprise.

D’autres souligneront que le secteur du vitrage automobile connaît depuis plusieurs années de profondes transformations, avec l’apparition de stratégies commerciales agressives, la multiplication d’offres promotionnelles et des tensions croissantes autour du niveau des facturations.

Ces observations peuvent être légitimes et doivent naturellement entrer dans l’analyse, car défendre la liberté d’entreprendre ne signifie pas approuver sans réserve toutes les pratiques commerciales mises en œuvre par les entreprises qui s’en réclament.

Mais limiter le débat à la seule situation financière de Glass Express reviendrait à manquer l’essentiel, puisque cette affaire interroge également la manière dont notre système économique organise les relations entre des professionnels indépendants, des groupes d’assurance, des consommateurs et des autorités chargées de faire respecter les règles.

Elle rappelle surtout que le rôle de l’État ne consiste pas uniquement à organiser la concurrence sur le papier, mais aussi à garantir qu’elle ne puisse pas être faussée par des pratiques abusives, quelle que soit l’identité de ceux qui pourraient en être à l’origine.

Le véritable danger ne serait pas simplement qu’une entreprise ait disparu, mais que nous soyons devenus collectivement incapables de distinguer une concurrence saine d’un rapport de force dans lequel la puissance économique finit par peser davantage que la qualité des prestations, l’innovation ou la liberté de choix.

C’est cette interrogation qui doit désormais guider le débat, sans transformer Glass Express en victime irréprochable ni les assureurs en coupables désignés d’avance, mais en exigeant que les pratiques contestées soient examinées avec rigueur, indépendance et transparence.


À QUOI SERT LA LIBERTÉ D’ENTREPRENDRE SI ELLE NE RÉSISTE PAS À LA PUISSANCE ÉCONOMIQUE ?

Il est temps que la France mette véritablement ses actes en conformité avec les ambitions qu’elle affiche pour ses entrepreneurs, car on ne peut pas continuer à encourager les citoyens à prendre des risques, à engager leur patrimoine, à investir dans des projets créateurs d’emplois et à participer au développement de nos territoires, tout en considérant comme secondaire la question des rapports de force économiques auxquels ils peuvent ensuite être confrontés.

On ne peut pas célébrer les PME lorsqu’elles réussissent, les présenter comme indispensables à la vitalité de notre économie, puis se contenter d’observer leurs difficultés lorsqu’elles se retrouvent engagées dans des conflits commerciaux complexes avec des groupes disposant de moyens financiers et juridiques considérables.

On ne peut pas davantage proclamer que la concurrence constitue un principe fondamental de notre modèle économique, tout en négligeant les conditions concrètes dans lesquelles cette concurrence s’exerce et les conséquences que peuvent avoir certaines pratiques sur la diversité des entreprises présentes sur le marché.

L’affaire Glass Express mérite, à cet égard, de rester dans le débat public, non parce qu’elle démontrerait à elle seule l’existence d’un système illégal ou d’une responsabilité généralisée des assureurs, mais parce qu’elle met en lumière les tensions profondes qui peuvent apparaître lorsque la liberté commerciale, les règles d’indemnisation et la puissance financière se rencontrent dans un environnement fortement concurrentiel.

L’État doit être capable de garantir que les assureurs puissent contrôler légitimement les dépenses sans restreindre abusivement la concurrence, que les réparateurs indépendants puissent développer leur activité sans être soumis à des pratiques déloyales et que les consommateurs puissent exercer leur liberté de choix sans se retrouver piégés dans des différends financiers qu’ils ne comprennent pas.

Ce n’est pas demander des privilèges pour les entrepreneurs, c’est simplement exiger que les principes que notre République affirme défendre puissent s’appliquer concrètement, y compris lorsque leur respect contrarie les intérêts d’acteurs économiquement puissants.

Car la liberté d’entreprendre ne devrait jamais être une faveur accordée par les grandes entreprises, une tolérance consentie par les assureurs ou une promesse prononcée par les gouvernements à l’occasion des campagnes électorales.

Elle doit demeurer un droit effectif, protégé par des institutions capables d’imposer des règles équitables, de sanctionner les abus lorsqu’ils sont établis et de garantir à chacun la possibilité de développer une activité économique sans dépendre exclusivement de la volonté des acteurs dominants.

Et c’est précisément là que réside la véritable portée politique du dossier Glass Express, bien au-delà des factures contestées, des procédures judiciaires et des difficultés financières qui ont marqué son histoire.

Si nous voulons continuer à croire que la France est un pays dans lequel chacun peut entreprendre, investir, créer des emplois et construire une réussite indépendante, alors nous devons aussi accepter de nous interroger sur les mécanismes économiques qui peuvent fragiliser cette ambition et sur la responsabilité des pouvoirs publics lorsqu’il s’agit de garantir les conditions d’une concurrence loyale.

Car une société qui encourage ses citoyens à entreprendre sans leur garantir que les règles du jeu seront effectivement respectées prend le risque de transformer progressivement l’esprit d’entreprise en pari démesuré, dans lequel la réussite ne dépendrait plus seulement du travail, de la qualité des prestations ou de la capacité à innover, mais également de la puissance financière nécessaire pour résister aux rapports de force.

Et ce serait une évolution profondément préoccupante pour l’avenir de notre économie.

ALORS, POSONS ENFIN LA QUESTION QUE PERSONNE NE DEVRAIT POUVOIR ÉLUDER :

À QUOI BON DEMANDER AUX FRANÇAIS D’OSER ENTREPRENDRE, D’INVESTIR LEURS ÉCONOMIES, DE PRENDRE DES RISQUES ET DE CRÉER DES EMPLOIS, SI NOUS NE SOMMES PAS CAPABLES DE LEUR GARANTIR QUE LA LIBERTÉ ÉCONOMIQUE NE SERA PAS RÉSERVÉE À CEUX QUI POSSÈDENT DÉJÀ LA PUISSANCE FINANCIÈRE POUR L’IMPOSER ?

La disparition de Glass Express ne permet pas de désigner à elle seule les responsables d’un système, mais elle doit nous conduire à examiner avec lucidité les fragilités de notre modèle économique et la manière dont nous protégeons réellement les entreprises indépendantes.

Parce qu’une nation qui prétend défendre l’entrepreneuriat ne peut pas se satisfaire d’une liberté qui serait absolue dans les textes, mais profondément inégale dans les faits.

Parce qu’une économie véritablement concurrentielle ne doit pas être organisée autour de la survie du plus puissant, mais autour de règles justes, transparentes et applicables à tous.

Et parce que la liberté d’entreprendre ne doit jamais devenir un principe que l’on célèbre dans les discours tout en laissant les rapports de force économiques en déterminer les limites.

LA FRANCE N’A PAS BESOIN D’ENTREPRENEURS CONTRAINTS DE S’INCLINER DEVANT LA PUISSANCE DES GRANDS GROUPES POUR ESPÉRER SURVIVRE. ELLE A BESOIN D’ENTREPRENEURS LIBRES, DE CONSOMMATEURS PROTÉGÉS ET D’UN ÉTAT CAPABLE DE GARANTIR UNE CONCURRENCE RÉELLEMENT LOYALE.

CAR LE JOUR OÙ LA LIBERTÉ D’ENTREPRENDRE NE SERA PLUS QU’UN DROIT THÉORIQUE, C’EST L’UNE DES PROMESSES FONDAMENTALES DE NOTRE MODÈLE ÉCONOMIQUE QUI AURA CESSÉ D’EXISTER.

🔎 Pour aller plus loin | L’affaire Glass Express

Pour mieux comprendre les enjeux de cette affaire, les tensions entre réparateurs indépendants et compagnies d’assurance, ainsi que les conséquences économiques et sociales du dossier Glass Express, retrouvez ces articles et documents :

📰 Le Parisien – 3 novembre 2026
80 salariés licenciés après la liquidation de Glass Express

📰 Le Journal de l’Automobile – 3 juillet 2026
Glass Express contre-attaque dans la guerre du pare-brise

🏛️ Sénat – 20 octobre 2026
Débats parlementaires et interventions du Gouvernement

📰 Le Journal de l’Automobile – Analyse du secteur
La guerre du pare-brise aura bien lieu

Au-delà du cas Glass Express, une question demeure : la liberté d’entreprendre est-elle réellement garantie lorsque les rapports de force économiques deviennent aussi déséquilibrés ?

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