Canal+ peut-il mettre le cinéma français à genoux ?

À Cannes, les flashs crépitent. Mais derrière les marches et les smokings, c’est une guerre froide qui éclate dans le cinéma français. Une guerre d’influence, d’argent et de pouvoir. Et au centre du brasier : Canal+.

Le diffuseur historique du cinéma hexagonal est aujourd’hui accusé par une partie du secteur d’être devenu bien plus qu’un simple financeur. Dans une tribune publiée par Libération, plus de 600 personnalités du cinéma, parmi lesquelles Juliette Binoche, Jean-Pascal Zadi ou Adèle Haenel, dénoncent « l’emprise grandissante de l’extrême droite » sur le 7e art via Vincent Bolloré et le groupe Vivendi, propriétaire de Canal+ depuis 2012.

Le texte est violent. La réponse l’est tout autant.

« Je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de cryptofasciste. »

La phrase de Maxime Saada, PDG de Canal+, lâchée lors du brunch des producteurs à Cannes, a fait l’effet d’une bombe. En une déclaration, le patron du groupe ouvre la porte à ce que beaucoup redoutent déjà : une liste noire des signataires.

Et dans le cinéma français, être blacklisté par Canal+, ce n’est pas anodin. C’est potentiellement perdre l’accès au plus gros coffre-fort du secteur.

Le banquier du cinéma français

Aujourd’hui, Canal+ n’est pas juste un partenaire du cinéma français. Canal+, c’est la colonne vertébrale financière du système.

Le groupe a promis 480 millions d’euros d’investissement entre 2025 et 2027. Aucun autre acteur privé n’approche ces montants. Disney ? Environ 35 millions par an. Un écart abyssal.

Résultat : près d’un film français sur deux passe, de près ou de loin, par l’argent de Canal+. À Cannes cette année, 49 films sélectionnés ont bénéficié du soutien du groupe, dont 13 en compétition officielle.

Autrement dit : impossible d’ignorer Canal+. Impossible aussi de ne pas craindre son poids.

Liberté d’expression ou rapport de force ?

Pour les signataires de la tribune, le sujet dépasse largement le financement. Ils dénoncent une concentration du pouvoir culturel entre les mains d’un seul empire médiatique.

Le réalisateur Arthur Harari assume un « questionnement politique » autour du groupe Bolloré. Le cinéaste Boris Lojkine parle, lui, d’un danger lié à la concentration des pouvoirs. Quant à la réalisatrice Caroline Deruas Peano, elle se dit « sidérée » par des méthodes qu’elle juge intimidantes.

Même le président du CNC, Gaëtan Bruel, reconnaît que les déclarations de Maxime Saada « posent question » sur le terrain de la liberté d’expression.

Mais dans le même souffle, tout le monde rappelle la même réalité : sans Canal+, le cinéma français vacille.

Une industrie sous perfusion

Le vrai malaise est là.

Produire un film français coûte aujourd’hui entre 5 et 10 millions d’euros en moyenne. Pour boucler un budget, il faut assembler un puzzle complexe : CNC, chaînes de télévision, collectivités, distributeurs… et surtout Canal+.

Le problème, c’est que lorsque le principal financeur hausse le ton, toute l’industrie tremble.

En coulisses, des producteurs parlent déjà de projets refusés faute de moyens. D’autres redoutent que la ligne éditoriale du groupe ne finisse par influencer les choix artistiques. La peur d’une dépendance totale devient de plus en plus palpable.

Bolloré avance ses pions

Et le timing inquiète encore davantage.

Après les médias, Vincent Bolloré continue d’étendre son influence dans le cinéma. En septembre 2025, il a acquis 34 % d’UGC et vise désormais un contrôle total du réseau à l’horizon 2028.

Production, financement, diffusion, salles de cinéma : pour beaucoup, le puzzle commence à ressembler à une prise de pouvoir globale.

Face à cela, une partie du secteur appelle désormais à repenser entièrement le financement du cinéma français. Le scénariste Philippe Mangeot réclame même l’intervention de l’État pour sortir de cette dépendance.

Mais une question reste suspendue au-dessus du Festival de Cannes :

Le cinéma français peut-il encore se permettre de se fâcher avec Canal+… alors qu’il ne sait déjà plus comment vivre sans lui ?

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