Saint-Denis : la police municipale en roue libre
Ils sont censés traquer les rodéos urbains. Mais sur plusieurs vidéos, ce sont eux qui semblent en reprendre les codes. À Saint-Denis, des policiers municipaux ont été filmés en train d’enchaîner des roues arrière sur leurs motos, en plein dispositif de sécurisation d’un concert de The Weeknd au Stade de France. Des images qui provoquent un sérieux malaise et poussent désormais la mairie à ouvrir une enquête administrative.
Le 11 juillet, tandis que des milliers de spectateurs convergent vers le Stade de France, Wilfrid, chauffeur d’autocar venu du Doubs, assiste à une scène qu’il peine à croire. Selon son témoignage, cinq motards de la police municipale, pourtant mobilisés pour assurer la sécurité du public, auraient multiplié les wheelings au milieu d’une zone fortement fréquentée.
« Ils démarraient, levaient la roue avant, revenaient à leur place… puis recommençaient quelques minutes plus tard », raconte-t-il. D’abord incrédule, il finit par sortir son téléphone pour immortaliser ce qu’il considère comme un comportement aussi irresponsable qu’incompréhensible.
Les vidéos ICI
Des acrobaties que l’État sanctionne… chez les autres
L’ironie est mordante. Depuis le décret de juin 2024, lever sa moto sur une roue est officiellement considéré comme une manœuvre acrobatique, premier pas vers les rodéos urbains que le ministère de l’Intérieur promet de combattre avec fermeté. À la clé : jusqu’à 450 euros d’amende, deux points de permis en moins, une possible suspension du permis et un stage obligatoire de sensibilisation.
Autrement dit, ce que les autorités dénoncent quotidiennement dans les quartiers populaires pourrait aujourd’hui être reproché… à ceux chargés de le réprimer.
Difficile de ne pas y voir un immense paradoxe.
La mairie prise de court
Alertée après la diffusion des vidéos, la mairie de Saint-Denis reconnaît que les motards filmés appartiennent « a priori » à sa police municipale et qu’ils étaient bien en service lors de la sécurisation du concert.
Le maire, Bally Bagayoko, affirme n’avoir découvert les faits qu’après avoir été sollicité par la presse. Une enquête administrative a immédiatement été ordonnée afin d’identifier les agents concernés et d’engager d’éventuelles sanctions disciplinaires.
Autre élément embarrassant : aucune caméra municipale ne couvrait la zone où les figures auraient été réalisées.
Une deuxième vidéo qui alourdit le dossier
Comme si cela ne suffisait pas, une autre séquence diffusée quelques jours plus tôt sur le réseau X montrerait un motard de cette même police municipale effectuant une roue arrière en dépassant un cycliste à vive allure.
Là encore, la municipalité annonce une enquête.
Deux vidéos. Deux enquêtes. Et une crédibilité qui vacille.
Une police municipale déjà sous tension
L’affaire intervient dans un contexte particulièrement sensible.
Ces dernières années, la police municipale de Saint-Denis a connu une montée en puissance spectaculaire : effectifs multipliés par quatre, armement renforcé, budget annuel de 14 millions d’euros, vidéosurveillance étendue, fonctionnement 24 heures sur 24.
Mais cette montée en puissance s’est aussi accompagnée de nombreuses controverses. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes pour des faits présumés de violences policières, tandis que la Ligue des droits de l’homme dénonçait des humiliations, des contrôles illégaux et des usages disproportionnés de la force.
L’arrivée du nouveau maire avait promis une autre doctrine, notamment sur l’utilisation des lanceurs de balles de défense. Cette nouvelle polémique vient brutalement rappeler qu’un changement de cap politique ne suffit pas toujours à changer certaines pratiques.
L’exemplarité ne se négocie pas
Au-delà des sanctions qui pourraient être prises, cette affaire pose une question simple : comment convaincre les citoyens de respecter la loi lorsque ceux qui sont chargés de la faire appliquer semblent, eux-mêmes, en repousser les limites ?
Les rodéos urbains sont dénoncés comme un danger majeur pour les piétons et les autres usagers de la route. Ils ont déjà coûté des vies. Dès lors, voir des agents assermentés reproduire des comportements assimilés à ces pratiques envoie un signal désastreux.
L’autorité ne repose pas uniquement sur un uniforme. Elle repose d’abord sur l’exemplarité. Et lorsque cette exemplarité vacille, c’est toute la confiance envers les institutions qui se retrouve, elle aussi, sur une seule roue.
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