Briser le silence… sauf dans le privé ?

Après les grands discours, place aux petits arrangements. Alors que l’affaire Bétharram avait poussé l’État à promettre une tolérance zéro face aux violences scolaires, le gouvernement vient d’ouvrir une brèche qui risque de vider l’une de ses mesures phares de toute sa substance.

À la rentrée 2026, le questionnaire « Brisons le silence », présenté comme un outil essentiel pour permettre aux victimes de violences de parler enfin, ne sera obligatoire… que dans les établissements publics. Le privé sous contrat, pourtant au cœur du scandale qui a bouleversé le pays, bénéficiera d’un régime de faveur. Un choix qui ressemble à un spectaculaire rétropédalage.

Des promesses balayées d’un revers de main

Le contraste est saisissant. Le décret du 13 mai 2026 imposait clairement une généralisation du dispositif. Deux passations par an pour les internes, une après chaque voyage scolaire avec nuitée : aucune exception n’était prévue.

Quelques semaines plus tard, changement de cap. Dans les documents internes du ministère, le questionnaire devient d’abord « facultatif » pour le privé, puis simplement « fortement recommandé ». Une nuance administrative ? Non. Une décision politique lourde de conséquences.

Comment prétendre lutter contre les violences en laissant précisément les établissements les plus exposés choisir leurs propres règles ?

Bétharram déjà oublié ?

L’ironie est presque insupportable.

Le plan « Brisons le silence » est né directement du séisme provoqué par Notre-Dame-de-Bétharram, établissement privé sous contrat où plus de 200 plaintes pour violences physiques, agressions sexuelles et viols ont révélé des décennies d’omerta.

C’était précisément pour éviter qu’un tel scandale ne puisse se reproduire que le gouvernement promettait davantage de contrôles, davantage de transparence et une meilleure écoute des victimes.

Aujourd’hui, ces engagements semblent déjà s’effacer devant les exigences de l’enseignement privé.

Le privé pourra écrire ses propres règles

Le ministère tente de minimiser le recul. Selon lui, les établissements privés devront bien recueillir la parole des élèves… mais resteront libres d’adapter le contenu du questionnaire.

Autrement dit, chacun pourra fabriquer son propre outil, sans validation de l’État.

Une liberté qui interroge. Comment comparer les situations entre établissements ? Comment garantir que certaines questions essentielles ne disparaîtront pas ? Comment éviter qu’un questionnaire soit vidé de sa portée pour préserver l’image d’un établissement ?

Le risque est évident : transformer un outil national en une multitude de questionnaires « maison », plus ou moins exigeants selon la volonté des directions.

Les députés tirent la sonnette d’alarme

Face à ce revirement, les corapporteurs de la commission d’enquête parlementaire sur les violences scolaires, Violette Spillebout et Paul Vannier, ont immédiatement écrit au ministère.

Ils dénoncent un « traitement différencié » susceptible de fragiliser tout le dispositif.

Leur courrier est resté sans réponse.

Une absence qui en dit long sur le malaise.

Les syndicats dénoncent un renoncement politique

Du côté des syndicats, l’inquiétude grandit également.

Les inspecteurs redoutent des contrôles impossibles à harmoniser et des difficultés juridiques accrues. Quant à la Fep-CFDT, elle accuse clairement le gouvernement de manquer de courage politique.

Selon sa secrétaire générale, Élisabeth Borne avait déjà démontré qu’il était possible d’imposer au privé certains dispositifs nationaux lorsque la volonté politique existait.

Aujourd’hui, cette volonté semble avoir disparu.

Et le constat est sévère : chaque fois que l’enseignement catholique trouve une faille dans un dispositif national, il s’y engouffre.

Le silence plutôt que la transparence ?

Même le secrétaire général de l’enseignement catholique affirme ne voir aucune raison de refuser ce questionnaire.

Mais faute d’obligation légale, rien n’empêchera les établissements les plus réticents de proposer une version édulcorée, expurgée des questions les plus sensibles.

À force de ménager le privé, le gouvernement prend le risque de reproduire les erreurs du passé.

Après Bétharram, la promesse était simple : plus jamais ça.

Quelques mois auront suffi pour qu’elle commence déjà à se fissurer.

Car lorsqu’il s’agit de protéger les enfants, il ne devrait pas exister deux poids, deux mesures. Ni deux questionnaires. Ni deux vérités.

 

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